Dans l’une des versions de la berceuse traditionnelle de la région du Levant « Yalla t-nam Rima », la narratrice, généralement considérée comme la mère, chante des mots tendres et réconfortants à sa fille Rima pour l’endormir. Mais, à un certain moment, elle évoque se faire enlever et emmener loin d’elle. Ce récit est explicitement cité dans birth : pending, un livre de Reema Nubani qui constitue le coeur de la série d’oeuvres développée pour Plattform26. L’artiste, qui partage son prénom avec l’enfant de la berceuse, y explore le lien maternel comme métaphore de son rapport ambivalent à sa terre natale, la Palestine, tiraillée entre permanence et séparation.
Actuellement basée à Genève, Nubani centre sa pratique sur l’écriture poétique, autour de laquelle se développent sculptures, installations et peintures. Les mots deviennent des pinceaux dans une forme de poésie concrète où le symbolisme, l’abstraction, ainsi que des références mythiques et quotidiennes, permettent de dire l’indicible, de donner forme à ce qui a été détruit et d’exprimer un rapport émotionnel et consciemment idéaliste à son lieu d’origine.
En feuilletant birth : pending, on découvre une perspective oscillant entre l’intérieur chaleureux et intime du ventre maternel et le paysage palestinien, suivant un parallèle familier — selon les mots de Fadwa Touqan : « cette terre est une femme / dans ses sillons et ses ventres » (1). Cette métaphore filée se déploie à travers des images symboliques : le foetus est séparé de la mère, affronte la froideur du monde extérieur et finit par formuler le souhait de « se dissoudre dans le ventre de sa mère » (2). Cette histoire évoque un corps-paysage mouvant, passant de l’idéal d’un sol vert et fertile à un terrain qui, après l’arrivée de la violence, n’apparaît plus que comme du béton gris et des ruines.
Aux côtés du livre, deux toiles de ciment — shamal (nord) et janoub (sud) — habitent les murs de l’exposition, offrant des vues intérieures et extérieures d’une même géographie et d’une même histoire. L’une évoque une nature f lorissante, l’autre le ventre comme un nid sacré et poétique. Le ciment, motif récurrent dans l’oeuvre de Nubani, incarne à la fois la substance permanente qui a transformé la terre verte en gris, et un symbole du contrôle opéré à travers murs et checkpoints, matérialisant un présent marqué par la violence, l’expropriation et l’occupation.
Alors que des paysages émotionnels et imaginaires esquissent de manière romantique ce que pourrait être un chez-soi, le béton réapparaît dans l’oeuvre finale sous la forme d’un panneau rectangulaire, entouré d’une guirlande d’images imprimées sur papier thermique et ainsi vouées à disparaître avec le temps. Ces images déclinent le même motif du ventre maternel, évoquant des échographies et des symboles utérins circulaires. La berceuse, chantée d’une voix maternelle et rassurante, s’estompe dans les différentes itérations de cette série d’oeuvres, nous confrontant à une réalité tragique. Par une poésie sensorielle et incisive, Nubani parle à la fois de résistance et de fragilité, et nous maintient dans une rupture existentielle et profondément personnelle entre l’obligation de se séparer de sa terre pour survivre et la nécessité de rester pour contrer l’effacement.
Monica Unser
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