La sculpture Twelve Cinema Chairs for Sixyear-old Children cite le cinéma comme une hétérotopie par excellence : un autre espace, un contre-lieu, voire une utopie devenue réalité. En effet, en tant que « machine à enchanter » individuelle, il a la capacité de concentrer simultanément des espaces disparates dans un même lieu et d’établir entre eux des relations, sans que ceux-ci aient forcément grandchose à voir les uns avec les autres. Des liens sont créés là où il n’y en a pas. En même temps, le cinéma agit comme un espace social. Il réunit un public dans l’ici et maintenant, assemblant des perspectives variées qui s’entrechoquent puis s’adaptent, se rééchelonnent et se réordonnent. Si l’on imagine la sculpture de Matthias Liechti non seulement comme une structure modulaire abstraite, mais comme un véritable arrangement dans lequel des enfants de 6 ans pourraient être (fictivement) serrés, elle perd sa légèreté originale. Les liens logiques entre les enfants et les chaises de cinéma qu’implique le titre, ainsi que ceux des chiffres 6 et 12, renforcent l’inquiétude latente : les connexions sont créées là où il n’y en a pas vraiment. Le potentiel des structures cinématographiques de transformer et, en même temps, d’organiser ou de « normaliser » des faits pourrait – lorsqu’il est combiné – devenir même dangereux. Ce risque léger n’est pas démontré dans l’armada de fauteuils en velours rouge de Matthias Liechti, mais ressemble à une simple possibilité. À partir du temps condensé et de l’espace stratifié de notre présent, l’artiste crée des scénarios modèles et des topoï déviants qui nous invitent à faire une expérience imaginaire. En tant que catalyseurs fantastiques, ils mènent à un univers où les perspectives habituelles peuvent difficilement être appliquées et où la frontière entre réalité et fiction devient poreuse.
[Traduit de l’allemand]