Julie Richard

Plattform2026

Previous
Next
Julie Richard, *Uh.*, 2025-26. Oil on canvas, 85 × 418 cm. Photo: Finn Curry.

Julie Richard, Uh., 2025-26. Oil on canvas, 85 × 418 cm. Photo: Finn Curry.

Julie Richard, *Uh.* (Detail), 2025-26. Oil on canvas, 85 × 418 cm. Photo: Finn Curry.

Julie Richard, Uh. (Detail), 2025-26. Oil on canvas, 85 × 418 cm. Photo: Finn Curry.

Il nous faut plus d’artistes avec un profil sur Letterboxd! Le pseudo de Julie Richard est « julierichlang ». Au moment où j’écris, il y a 2051 films dans sa liste de visionnés et son top quatre actuel est : Le Fantôme du Paradis, Huit et Demi, The Passenger et La Horde Sauvage. Cela me semble être un bon point de départ…[UNE VOITURE TOMBE D’UN PONT].

Depuis toujours, Julie Richard regarde des films sur des iPods rayés, des téléphones aux écrans sales, des lecteur DVD portables (appareil sous-estimé d’après moi) et des streams peu fiables. Ce genre de compromis dans le visionnage ne ref lète pas une nostalgie, ou un rejet de la haute résolution, mais plutôt un plaisir qui est devenu une méthode. Ses peintures partent d’images déjà altérées volontairement : le flou, des pixels, des reflets colorés, des traces de doigts, un mauvais focus, une distorsion. Mis sur pause puis re-photographiés, des scènes de films côtoient des photographies de famille tirées de son archive personnelle, des images qui ont traversé le temps, la technologie, et les souvenirs avant même d’atterrir sur la toile.

La peinture est le médium de Julie Richard et le lieu où ces images sont ralenties, testées et retravaillées matériellement. Cinq peintures intitulées Uh. (2025-26) sont accrochées en une ligne continue. Elles partagent toutes la même hauteur, mais leur largeur varie, serrées les unes contre les autres. Cette disposition dans l’espace applique les principes du montage cinématographique à la peinture. Ici, le montage n’est pas compris comme une référence stylistique, mais comme une théorie structurelle. Le sens émerge à travers la séquence plutôt que dans une image individuelle : Un véhicule en plein accident sort du champ alors qu’un sous-titre recadré est mêlé à une scène de voiture zoomée (C’est Clint Eastwood sur la banquette arrière ?). S’ensuit un lapin légèrement difforme issu de l’enfance de l’artiste, soucieux de ne pas être pris en photo, qui se termine en un portrait démasqué d’un des frères et soeurs de l’artiste. Certaines transitions semblent suivre une logique, d’autres la résistent. De cette manière, l’acte de regarder fonctionne comme une forme de montage.

La force de cette pièce réside dans son concept mais aussi dans la qualité de sa réalisation. Le flou, les vibrations et le mouvement sont créés minutieusement par des gestes plutôt que par des effets. Des traits fins et estompés côtoient d’épaisses accumulations de peinture à l’huile, créant des changements de focale qui semblent plus physiques qu’optiques. Ce qui paraît numérique n’est souvent rien d’autre qu’un coup de pinceau qui insiste sur sa propre présence matérielle. Julie Richard propose une traduction du numérique à l’analogique qui joue avec l’ambiguïté. Est-ce que cette tâche vient de l’image source ou s’agit-il d’un coup de peinture ? La distinction se veut incertaine, car au final seule la peinture importe.

Pour Julie Richard, le cinéma est le plus hanté des arts. Beaucoup des figures qu’elle peint appartiennent à un monde qui n’existe plus, à des vies qui se sont passées depuis. Dépourvues de leur narratif et repeintes, elles deviennent des présences fantomatiques. Placées aux côtés d’images familiales intimes, elles éclatent les limites qui séparent la mémoire collective de la mémoire individuelle. De retour sur Letterboxd, ma liste de films continue de s’allonger au fur et à mesure que je passe d’une scène de film marquante à une autre, l’espace entre chaque image faisant l’essentiel du travail.

Jack Pryce
(Traduit de l’anglais)