Le travail d’Isabelle Morton se situe entre la peinture, la sculpture et le dispositif de monstration. Ces éléments se présentent sans s’accorder ni se présenter. Ils prennent leur temps, retenus en pleine répétition. Aucun commencement n’est effacé ; aucune fin n’est imposée. 10 pm, Linger, Tools for play, Small study – une suite de propositions de titres provisoires, retenus entre parenthèses comme une pensée qui doit encore être testée. Le rideau n’est pas tout à fait tombé. La lumière n’est pas encore allumée.
Les matériaux sont familiers et sans prétention: des cadres en bois généralement utilisés pour tendre une toile, du papier, coton, crayon, gesso, film plastique, des clous, de la peinture, du contreplaqué. Le tout paraît léger, comme s’il pouvait être réajusté et repositionné à tout moment. Pourtant, rien ne semble être dû au hasard. Alors que le terme anglais draft désigne souvent une étape provisoire vers autre chose, le croquis n’est pas un stade transitoire, mais un état à part entière. Il permet de gagner du temps, de retenir l’attention et de faciliter la prise de décision. Le mot allemand Entwurf semble particulièrement approprié ici, car il suggère une proposition qui reste ouverte plutôt qu’une question en attente d’être résolue. Dans Come to terms (working title), une feuille de papier déroulée avec un dessin est simplement épinglée à un cadre en bois. Au niveau des coins, il se détache de la structure censée le maintenir en place, retenu par des clous qui semblent à la fois excessifs et sur le point de céder. Les coins décousus de 10 pm (working title) fraîchement libérés, loin des contraintes des coulisses. Ces gestes sont discrets, mais délibérés.
Sur fond blanc et des supports pâles, le brun s’impose davantage comme une preuve que comme une couleur. Dans Tools for play (working title), une feuille de plastique peinte en blanc est fixée sur du papier. Cela m’évoque la promesse de nouveauté véhiculée par les emballages, contredite par les discrètes empreintes de doigts tachées par la peinture. Pour Morton, les impressions de la vie quotidienne – ce qui est vu, lu, entendu ou vécu dans l’atelier – s’immiscent dans son travail, sans pour autant devenir des thèmes fixes ou des traductions littérales. Ce qui compte est la courtoisie. Une manière de rester ouverte à ce qui l’entoure, tout en conservant une logique interne claire. Ce fil conducteur se retrouve tout au long de sa pratique. Il résulte d’un processus de travail itératif, où chaque pièce mène naturellement, mais de manière non linéaire, à la suivante. Rien n’est aléatoire, tout est le produit de la chance qui découle des contraintes formelles.
La pratique de Morton s’inscrit dans une étude spatiale, non seulement à travers la façon dont les pièces répondent, sensiblement, à l’architecture mais aussi dans la manière dont les surfaces elles-mêmes sont traitées comme des sites. Une image plane devient un lieu. Un socle refuse de se cacher derrière son utilité et insiste au contraire pour être considéré comme un objet à part entière. La peinture se comporte comme un dispositif de monstration, l’affichage se comporte comme une sculpture, et l’oeuvre commence à ressembler à une scène. Une oeuvre comporte une courte phrase. Dans la culture pantomime britannique, le sens n’est pas uniquement transmis depuis la scène, mais se construit à travers les interruptions, les désaccords et les réactions du public. L’histoire reste ouverte, constamment révisée et renégociée en temps réel. « Oh no it is not ». « OH YES IT IS ».
Jack Pryce
(Traduit de l’anglais)