La démarche artistique de Rhoda Davids Abel se déploie comme une enquête de terrain visant à recueillir des témoignages sur l’héritage politique et social de la zone rurale sud-africaine du Swartland. Il s’agit d’une pratique de recherche sur les usages, rites, histoires, traditions et traumatismes – qu’ils soient transmis ou dissimulés – au sein des communautés de sa région natale. Le travail de Rhoda Davids Abel est une traduction poétique de récits multiples, à travers les médiums de l’écriture et de l’essai vidéo. Souvent contemplatives, ses installations exigent un ralentissement intentionnel, une écoute active et une attention, afin de dévoiler les strates de composition des œuvres. Ses recherches décryptent les souvenirs et poursuivent les rumeurs, afin d’en extraire les preuves des atrocités dont elles témoignent. Une fois recueillis, ces témoignages d’une population et d’un territoire sont méthodologiquement transformés en une archive artistique. Ses œuvres textuelles et filmiques entremêlent les discours et les temporalités, repositionnant les histoires individuelles sur une carte de trajectoires collectives. A partir d’anecdotes, d’adages ou d’objets du quotidien, Rhoda Davids Abel s’empare de l’ordinaire pour restituer l’immensité des violences commises. Faisant appel à une diversité de voix qui émergent simultanément du passé et du futur, elle imagine une proposition réparatrice, thérapeutique et poétique pour le présent.
It will cost us/you standing in the waters, présenté à la Kunsthalle Palazzo, est un poème textuel et filmique, une manifestation de poeïsis.
A la fois arbre, racine et fleur, le protéa y incarne un personnage versatile et cyclique. Véritable métamorphe, c’est l’une des plus anciennes fleurs encore vivantes, que l’on pourrait facilement confondre avec un xéno-bourgeon extraterrestre venant de l’au-delà. Fleurissant en hiver, il prospère dans les sols pauvres et les étés secs. Certain·e·x·s disent que le protea renaît par le feu. Il est offert comme compagnon pour le chemin vers l’au-delà.
Dans l’œuvre de Rhoda Davids Abel, les protéas sont assez audacieux pour accepter les changements inévitables. Dans un paysage rempli de feux et de fleurs, des phrases génériques de panneaux de signalisation émergent lentement, et témoignent d’une violence omniprésente et normalisée – remettant en question la valeur indiscutable de la vie.
Des ancêtres invitent à faire demi-tour. Revenir, ou faire demi-tour – regarder en arrière, regarder vers le passé.
It will cost us/you standing in the waters exprime la coexistence vitale de l’espoir et du souvenir. Rhoda Davids Abel écrit sa revendication d’un espace vivable entre brutalité et joie, comme les protéas meurent, subsistent et revivent, à travers le feu.
Julie Marmet
Photo credits: Guadalupe Ruiz