La première œuvre d’art que l’on rencontre dans le passage vers l’espace d’exposition a été réalisée par Paul Fritz & Melody Lu. Basé·e·x·s dans le canton de Vaud, les deux artistes développent des pratiques individuelles singulières, tout en menant en parallèle un travail en duo mêlant installations sculpturales et vidéo. Ensemble, iels imaginent des mondes fictifs peuplés de figures cartoonesques qui proposent, sous une esthétique en partie ludique, une réflexion pointue sur des situations socio-politiques bien réelles. L’absurde y installe une atmosphère décalée, révélant le potentiel de l’imaginaire comme forme de résilience joyeuse face au défaitisme.
La pièce présentée à Plattform26 constitue le dernier volet d’une série de travaux entamée en 2024, formant ce que les artistes nomment leur « trilogie de la fin du monde ». Le duo y aborde une angoisse contemporaine liée à l’état du monde au moyen d’installations hybrides où les échelles et les narrations se brouillent. Pour le contexte de Plattform26, Fritz et Lu se sont penchés sur le rituel de passage d’un contrôle de sécurité. Bien que familière, la scène présente plusieurs décalages : un garde à tête de mascotte semble assoupi, les machines à rayons X sont au format miniature et élevées sur un piédestal, l’accumulation de bacs en plastique à l’extrémité des rouleaux entrave une circulation fluide. Sur de petits écrans défile une procession ordonnée d’objets farfelus et de reliques inattendues. Elles suggèrent la présence de créatures ayant déposé leurs bagages sans accomplir le devoir civique de remettre les bacs à leur place. Dans ce monde entre Looney Tunes et expérience de vie quotidienne, l’analyse rationnelle paraît vaine et laisse place à une série de questions : qui
sont ces personnages qui passent sous le scanner ? quel danger justifie un tel dispositif ? et que vaut un tel système de contrôle si l’agent s’est endormi ?
L’imagerie des rayons X relève d’un régime visuel spécifique que l’auteur et cinéaste allemand Harun Farocki désignait en 2004 comme des « images opérationnelles » (1). Produites par et pour le développement technique — militaire, médical ou industriel —, ces images excèdent les capacités humaines de perception. D’une perspective « fantôme », elles remplissent une fonction précise : informer les dispositifs de pouvoir qui les ont engendrées et participer au projet biopolitique (2). Depuis 2001, les technologies de contrôle et d’imagerie par rayon X se sont progressivement répandues dans l’espace public en réponse aux impératifs sécuritaires. Elles contribuent à l’émergence d’une norme de performance publique volontaire de la transparence. Cette pratique, qui retourne les corps du dedans vers le dehors au nom de la sécurité, détermine simultanément qui passe le test et qui représente un danger opaque (3).
Dans leur œuvre, la machinerie révèle pourtant une faille essentielle : l’agent surmené s’assoupit, rendant le processus de contrôle dérisoire. Cette défaillance agit alors comme
une forme de résistance au soft power, à l’heure où des narratifs sécuritaires, fréquemment nationalistes, servent à légitimer des actes violents. En exposant la fragilité du dispositif dans une atmosphère fictionnelle, Fritz et Lu mettent en lumière la frontière fine entre sécurité et abus de pouvoir, et, tout en révélant l’échec potentiel des systèmes auxquels nous accordons une confiance aveugle, laissent émerger une lueur d’espoir : celle de pouvoir passer de l’autre côté en échappant au regard de la machine.
Monica Unser
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