Hoarding, 2024
D’un standard de qualité élevé tout en étant de petite taille, le .jpg est devenu le format d’image le plus utilisé depuis la popularisation de l’image numérique. Le Joint Photographic Experts Group (JPEG) a développé ce type de fichier à la fin des années 1980 afin de réduire la taille des grands ensembles de données photographiques, facilitant ainsi leur traitement et leur transfert. Ce processus a gagné une popularité incommensurable, notamment avec l’avènement d’Internet en tant que plateforme gigantesque de stockage et de transfert de données. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 – considéré comme le premier événement médiatique diffusé en ligne et en temps réel –, Internet connaît une saturation croissante de documentation visuelle d’événements médiatiques mondiaux.
Cette pervasivité semble avoir influencé tant la conception que la réception et la hiérarchisation de l’information basée sur l’image.
Dans sa pratique artistique, Yul Tomatala aborde la circulation et la (sur)consommation de ces images numériques. Dès qu’il commence à travailler comme iconographe dans le service d’information d’un média suisse romand durant ses études à la HEAD, l’artiste développe une fascination pour les images de presse contemporaines et leur statut dans un paysage médiatique et une société marqués par de complexes relations de pouvoir. Les éléments récurrents des installations de Yul Tomatala – qui occupent l’entier de l’espace, mais se réfèrent toujours à l’image – sont des extraits fortement agrandis de photographies de presse, rendant visibles les pixels et leur grille sous-jacente, soulignant la configuration de leur système manipulable.
Avec Hoarding, Yul Tomatala reprend la structure des « billboards » ou hoardings, ces panneaux d’affichage public de grand format surtout connus aux États-Unis, et vide la grille fragilement reconstituée de la majeure partie de son contenu. Bien que ce qui est montré sur l’image soit reconnaissable si l’on observe l’œuvre avec suffisamment de distance, sa dimension figurative s’estompe lorsqu’on s’en approche, pour redevenir une accumulation excessive (une autre signification du mot “hoarding”) d’informations au sein d’une structure faite d’aluminium. En se référant à la notion de news fatigue, l’artiste observe comment le flux d’informations incessant de l’actualité provoque chez un nombre croissant de personnes un sentiment d’indifférence, de distanciation, voire d’aliénation, et conduit à un état d’absence mentale. Avec Hoarding, loin de toute intention moralisatrice, Yul Tomatala attire l’attention sur la notion d’absence comme état en soi, un élément constitutif de notre perception du quotidien.
Selma Meuli (traduit de l’allemand, P24)