En toile de fond, encadrant la mise en scène d’une bibliothèque vide, un motif ornemental de papier peint (wallpaper) fleuri évoque au moins deux types d’espace mental. D’une part, les intérieurs de pavillons de banlieue d’après-guerre, et d’autre part l’interface algorithmique d’un écran d’ordinateur. Cette manœuvre sémantique réunit l’aspect plat des bureaux, les dimensions multiples des espaces numériques et les profondeurs et plis de l’intimité domestique. Dans cette architecture imaginaire se trouve une bibliothèque vide, trop fragile pour supporter des livres. En construisant une structure dysfonctionnelle et donc inutile, Sitara Abuzar Ghaznawi entreprend un processus de démystification : les connotations valorisantes attribuées par l’histoire occidentale moderne à la bibliothèque et ce qu’elle contient sont ici exposées et remises en question. Privant la bibliothèque de sa fonction et la transformant en un élément de décoration, l’artiste nous rappelle que de tels meubles ne remplissent pas seulement une fonction de contenant, mais permettent aussi de faire l’étalage d’une certaine culture — un dispositif censé exposer connaissances et éducation comme des expressions de privilège et de prestige. L’association entre savoir et prestige est également soulignée par les roses qui recouvrent le mur, un motif récurrent dans les travaux récents de l’artiste. Bookshelf 2 (empty, fragile) fait partie d’un ensemble d’œuvres intégrant une série de papiers peints fleuris. Cette litanie de roses donne l’impression de feuilleter un catalogue de magasin de tissus d’ameublement déclinant différents modèles. La tautologie opère ici à plusieurs niveaux : la rose est un élément récurrent des motifs utilisés par l’artiste, tandis que la forme du motif est elle-même un élément récurrent de plusieurs expositions institutionnelles concomitantes, ce qui génère une répétition obsessionnelle. Pourtant, il n’y a pas de répétition, seulement de l’insistance — disait Gertrude Stein. Dans sa dimension momentanée et « perforante » — Rose est une rose est une rose est une rose — l’insistance se prolonge dans le présent continu d’un livre de poésie.
Camilla Paolino
Traduction: Lucile Dupraz