Lorsqu’il crée, Brigham Baker privilégie ce qu’il qualifie d’« approche empirique ». Plutôt que d’adopter une posture créatrice qui valoriserait l’idée d’un talent artistique, il endosse le rôle de l’instigateur d’un évènement, ou « phénomène », dont il se fait à la fois le témoin et le médiateur : abeilles rongeant une feuille de papier, océan ballotant des bouées improvisées, soleil attaquant un négatif à travers un objectif laissé ouvert ou encore public d’une soirée « Dark Room » laissant des traces sur un papier photosensible recouvrant le sol de la piste de danse…
Un peu à la manière d’un scientifique, il choisit et réunit les composants nécessaires à une expérience qu’il laisse ensuite avoir lieu selon un processus préétabli, sans plus intervenir dans le déroulement de celle-ci. Transférant ainsi la fonction d’agent du geste artistique à une instance externe, Baker se convertit en spectateur d’une expérience dont le résultat matériel qu’il expose constitue l’œuvre. S’il a toujours une idée de l’issue à laquelle il espère arriver, l’approche empirique de son travail réside cependant précisément dans le fait qu’une grande part d’incertitude subsiste quant à l’aspect final de l’œuvre – une variable que Brigham Baker accepte non seulement, mais dont il fait également l’un des facteurs clés de sa pratique artistique. En réinterprétant poétiquement le schéma classique d’une expérience – hypothèse, expérimentation, résultat –, Baker fait de la méthode scientifique une démarche créatrice au cœur de laquelle l’incertitude tient le rôle de geste artistique.
Diplômé de photographie de la ZHdK, le jeune artiste a néanmoins bifurqué de la caméra traditionnelle vers des dispositifs plus expérimentaux lui permettant de capturer d’une manière alternative les traces d’une réalité. Intéressé par les signes indexicaux des phénomènes dont ses œuvres rendent compte, c’est l’ambigüité de l’image photographique entre iconicité et indexicalité au sens peircien des termes que Brigham Baker entend questionner. En substituant à la photographie des dispositifs empiriques élaborés sur mesure, l’artiste adopte une posture, sinon objective, du moins objectivée, en cherchant à rendre compte à travers ses œuvres non pas d’une vision de la réalité, mais de la réalité ontologique.
Les paillassons exposés à PLATTFORM – « empruntés » au gré de flâneries à Marseille et placés ultérieurement dans des conditions telles que les éventuelles graines déposées par les pieds qui les ont foulés puissent germer – deviennent ainsi autant des marqueurs topographiques des déambulations de l’artiste que des spécimens scientifiques permettant potentiellement l’étude de la localisation et dissémination de certaines espèces végétales. À la fois expérience et trace, les paillassons donnent lieu à une image générée non pas par l’œil et la main humaine, mais par un processus naturel dont l’artiste se fait le témoin, postulant d’ailleurs que le paillasson en tant qu’objet à la frontière de deux espaces fait matériellement office de seuil entre nature et culture. – Simon Würsten