Les travaux d’Emmanuelle Bayart questionnent la place de l’individu dans la société, les notions d’intériorité et d’extériorité, ainsi que les concepts d’identité, de vérité ou de réalité. Le Sujet (2006) est une série de portraits de personnes atteintes psychiquement, tandis que Regards (2004) se focalise sur la problématique de la cécité. Avec Identité Contemporaine (2004) et Boys Don’t Cry (2003), l’artiste s’est intéressée à l’instant précis où le temps est en suspens: lorsque l’on est à la fois présent et absent à soi-même. Ses séries équivalent toujours à des rencontres et soulignent à la fois l’ambivalence du rapport de la photographie au réel, l’impalpabilité de l’identité et la force mimétique de la photographie. À l’image des travaux cités, les photographies de la série Chimère sont nées d’une mise en scène minutieusement orchestrée. Toutefois, cette série transgresse la démarche habituelle de l’artiste, en se dérobant à toute contextualisation. Sans référence à quelque aspect social, la personne photographiée s’apparente à un «modèle poupée». En réduisant la composition de l’image au sujet, au fond et à la lumière, l’artiste s’engage formellement dans l’au-delà de la réalité. Les photographies de la série au format 1:1 sont exposées à différents endroits de l’ewz-Unterwerk. Les emplacements choisis créent un effet de surprise et de dévoilement, déconcertant. Les dissemblances liées au dispositif de cette série esthétisante, et par là même distanciée, suscitent l’incertitude: serait-ce un être générique ou un masque de lui-même? Le visage, au centre de chaque photographie, ne peut être vu qu’à travers un filtre – une main, des cheveux ou une ombre. Ces «artifices» mettent en évidence le pouvoir d’altération de la photographie et de la «fiction». La série Chimère est issue d’une réflexion de l’artiste sur le paraître en photographie. La photographie est une épreuve de la dépossession, elle lit le visage à neuf, le rend méconnaissable, et délivre une vérité qui nous prend au dépourvu. – Stella Wenger